Jeudi dernier, j’ai eu l’honneur et le plaisir d’ouvrir les journées d’étude “le jeu de rôle à l’ère de ses mutations : économie, production et usages” sur le campus Villetaneuse de la Sorbonne Nord. Un grand merci à Olivier Merly et son équipe pour l’invitation et l’accueil.
Ce fut l’occasion de croiser quelques amis chers ainsi que des gens dont j’apprécie le travail. J’ai aussi appris plein de choses (sur le jeu de rôle solo par exemple). Le tout fut suivi d’un chouette dîner entre copines et copains. Je n’ai malheureusement pas pu assister à la seconde journée – et donc loupé des sujets forts intéressants – à cause de mon dos qui n’avait pas apprécié le déplacement.
Je devais présenter, en 40 minutes, 20 ans d’édition de jeu chez John Doe, en essayant humblement de mettre cela en perspective avec les changements de la pratique elle-même. Une expérience pas simple au vu de ma mémoire de poisson rouge anémié. John Doe a été créé en novembre 2006 par John Grümph, Matthieu Gonbert et moi-même. En 2010, Pietrick May a rejoint les associés pour oeuvrer en tant que Directeur artistique.
En m’adonnant à l’exercice, la première chose que j’ai constaté, c’est à quel point on n’avait rien documenté de cette longue période : à peine quelques photos de stand ou de démos, généralement piochées sur les différents sites des événements. C’est assez étonnant. Nous avons vécu le truc intensément mais sans ressentir le besoin d’en garder des instantanés. Je ne le regrette pas, je n’aime pas spécialement les photos, surtout avec ma trogne dedans. Mais c’est marrant à noter.
Mine de rien, 20 ans, c’est long et on a vu passer plein de changements. En vrac : les types de financement (rançon, abonnement, crowdfunding, qui s’est imposé), le PDF comme complément ou alternative au papier, le jeu amateur et le jeu indé, les avatars de la presse rôliste (mort de la première génération, renaissance puis re-mort dernièrement), l’émergence de nouveaux éditeurs, et leur disparition, pour certains, la possibilité de jouer en ligne, que ce soit de manière informelle ou sur une plate-forme dédiée, l’évolution des pratiques (jeu sans MJ, jeu solo), l’émergence de la vidéo et l’avènement des Actual Play. Et des polémiques incessantes et toujours relancées, grosso modo toujours sur le même sujet : “c’est quoi le jeu de rôle et pourquoi ma vision est la seule vraie de vraie ?”. Marrant.
Ce retour en arrière m’a permis de faire quelques constatations.
- Déjà on a survécu, c’est pas si mal. Mais on ne peut pas parler de réussite entrepreunariale : à ce jour, 20 ans après sa création, John Doe n’a pas de bureaux, de salariés, de prises de bénéfices par les associés. Nous ne sommes pas à plaindre : on a été généreux en droits d’auteurs (et à la base, on publiait avant tout “nos” jeux), on a pu rembourser nos frais, acheter du matériel informatique, et la boite n’a aucune dette. Mais nous n’avons pas grossi. Pour des gens sans aucune culture entrepreneuriale (quand j’ai lancé JD mes parents ont juste dit “t’es fou, tu vas perdre ta maison, ta femme et tes enfants”) c’est pas si mal. Mais je pense qu’a aussi pêché parfois par prudence et qu’à une époque, on a eu une fenêtre pour grossir. Que nous n’avons pas su, ou pu, saisir.
- Nous avons eu énormément de chance. Nous avons bénéficié d’aide non intéressée : merci à 7ème Cercle, au Grog, à la FFJDR, sans qui nous n’aurions juste pas existé. Merci à tous les auteurs nous ayant fait confiance. A tous ceux qui nous ont aidé individuellement, et don la liste est si longue que je ne la tenterai pas ici. Mais du fond du coeur, merci à tous !
- Je reste vraiment fier de nos bouquins, même ceux qui n’ont pas (ou pas assez) marché. Nous avons clairement donné le meilleur de nous-même, dans la limite de nos capacités du moment. Bien sur, avec le recul, nous avons commis de nombreuses erreurs. Mais c’est normal, on apprenait.
- 17 gammes, pour un total de 41 bouquins (j’ai pu en oublier un ou deux) : peu ou pas si mal ? Ben pas si mal si l’on prend en compte que nous travaillions sur JD a côté de nos boulots alimentaires. Trop peu pour se développer et, notamment, acquérir par des sorties régulières une notoriété solide.
- On était quand même bien snob ! Avec notre “nous faisons du jeu d’auteurs” et “notre format blablabla”. Déjà on a rien inventé avec nos jeux “tout en un”. SPSR avait sorti “les héritiers de Kadesh” avec écran trois volets, livrets de règles et de campagne, et carte A3 bien avant nous, par exemple. Ensuite, les XII singes ont mieux géré les univers pour le dK System que nous !
- L’inclusivité a réellement progressée dans le milieu : safe zones en convention, outils émotionnels, prise de conscience… ! Bon, chez nous, on a quand même l’air d’un Club de vieux mecs barbus ! En 20 ans, nous avons publié…0 autrices. C’est mieux question illustratrices où on est grosso modo à 50/50. Pas fameux donc.
- John Doe a loupé des tournants importants : nous avons longtemps rechigné à offrir du suivi à nos jeux, malgré la demande des lecteurs. John Doe se lance tard sur le crowdfunding, nous ne croyons que peu à la vidéo et pas du tout à l’Actual Play (“mais qui va regarder ça “). Bref, on s’est bien planté !
- Et, de fait, notre communication est une cause perdue, On a, au fil du temps, érodé la notoriété difficilement acquise. Il suffit de voir les dernières conventions et salons auxquelles j’ai participé. Oui, il nous reste quelques fans, bien méritants, mais ils sont peu nombreux. La plupart des visiteurs n’ont jamais entendu parler de John Doe.
A titre personnel, je retiens deux choses principales :
- Grâce à John Doe, j’ai forgé des amitiés fortes et riches. Et c’est bien mieux que des dividendes ! Mais j’ai pu aussi constater à quel point ce milieu n’était pas le parangon, souvent revendiqué, de la bienveillance, de l’accueil, de la solidarité et de la tolérance. C’est une légende bien agréable. Mais être rôliste, ça ne veut pas automatiquement dire être quelqu’un de bien. J’ai aussi, au fil de ces 20 années, forgé quelques inimitiés donc certaines sont féroces. On est toujours le con de quelqu’un…
- J’ai énormément appris : confronter mes textes à mes pairs et de vrais lecteurs, gérer les différentes étapes de l’édition, maîtriser les bases de la maquette, aborder le travail de traduction et j’en passe. John Doe aura été une super école.
J’ai terminé ma présentation par cette question : 20 ans de plus ?
La réponse est sans ambiguïté : non. JD n’aura pas de 40ème anniversaire, on aura fermé boutique d’ici là. Ca me semble être une certitude. Déjà, de mon côté, la gestion me pèse et je souhaite me recentrer sur l’écriture. Ensuite, je l’ai dit plus haut, il est difficile d’invertir la tendance sur la comm et notre présence en ligne. Nous manquons de réseaux. Enfin, j’avoue que retrouver le monde indé, sortir mes petits jeux sans pression de rentabilité, tranquille, ça me démange grave.
Mais est-ce je suis fier des 20 ans passés ? Hell, yeah !






